07 Jan 2026
Mathias Mouende Ngamo
1. En tant que journaliste et fact-checker spécialisé dans l’environnement, comment évaluez-vous aujourd’hui l’évolution de la couverture médiatique des enjeux climatiques et de biodiversité ?
La question des enjeux climatiques et celle de la biodiversité ne sont pas au cœur des médias en Afrique. Une étude indique que seulement 0,3% des articles sont consacrés à l’environnement au Nigeria et en Afrique du Sud. La situation est pareil au Cameroun et Afrique centrale, où il est quasi rare de trouver un sujet en lien avec ces thématiques à la Une des tabloïdes. Des articles y sont souvent consacrés à l’occasion exclusive de la journée mondiale de l’environnement ou lors de catastrophes naturelles d’envergure.
Seule une poignée de journalistes spécialisés s’adonnent à la rédaction régulière d’articles de fond, d’enquêtes qui mettent en lumière les conséquences du changement climatique, donnent la voix aux communautés et font des reportages sur la perte de la riche biodiversité. Ces journalistes bénéficient pour certains de bourses d’appui d’organisations internationales pour des travaux qui s’étalent sur plusieurs mois avant livraison.
Le manque d’intérêt des journalistes à ces questions primordiales et vitales en Afrique centrale peut se résumer en une conscience environnementale peut-être insuffisante ; un manque de formation et sensibilisation sur ces enjeux cruciaux. Il y a aussi, en bonne place, le problème de ressources financières et des menaces subies de la part d’entreprises ou d’autorités impliquées dans les faits de pollution et de trafics illégaux de minerais ou espèces protégées. Il faut bien le rappeler, le rôle des journalistes est pourtant important. De bonnes informations aident les pouvoirs publics à agir avant que les chocs ne se transforment en crise. Elles aident aussi les populations à opérer des choix d’adaptation sans craintes.
2. Quels sont, selon vous, les trois défis environnementaux les plus urgents au Cameroun et en Afrique centrale, et pourquoi ?
L’Afrique est responsable d’à peine 3% des émissions mondiales des gaz à effet de serre, mais c’est le continent qui subit le plus les effets du changement climatique. Plusieurs défis s’imposent. Le plus grands des défis réside selon nous dans l’information et la sensibilisation des différentes couches de la société : des agriculteurs aux barrons d’industries en passant par les éleveurs, les ménagères, les écoliers, les pouvoirs publics. Il s’agit ici de l’éducation environnementale pour relever la conscience environnementale.
Les médias doivent aussi jouer leur partition dans l’atteinte de cet objectif qui peut contribuer au changement des comportements avec comme corolaire l’atténuation et la faible émission des gaz à effet de serre. Le deuxième défi majeur réside dans l’adaptation ou la réponse face aux inondations/sécheresses, particulièrement dans les zones de productions agro pastorales, où le calendrier des saisons est constamment perturbé et les populations confuses. Il est question ici de préserver l’agriculture et l’élevage lors de la montée des eaux et des températures pour promouvoir la sécurité alimentaire, lutter contre la faim (ODD 2), la pauvreté (ODD 1), entre autres. Il est aussi question en adressant ce défi, d’œuvrer pour la sécurité climatique dans ces pays d’Afrique centrale où le changement climatique exacerbe les conflits. C’est le cas des conflits enregistrés entre les agriculteurs et pêcheurs Mosgoum d’un côté et les éleveurs peuls au Nord du Cameroun. Le lac Tchad qui se trouve à la frontière du Cameroun, du Tchad, du Niger et du Nigeria a perdu 90% de sa superficie en 60 ans en raison de sècheresse prolongée et de changement climatique. Dans la bataille pour la ressource en eau, les agriculteurs et pêcheurs creusent des tranchées de rétention d’eau.
Les bêtes des éleveurs qui y vont pour s’abreuver s’y retrouver coincées, les pattes brisées à l’occasion. Les conflits intercommunautaires qui éclatent à chaque fois ont déjà causé des dizaines de morts et des milliers de déplacés vers le Tchad voisin. Comme troisième défi majeur, la lutte contre la déforestation galopante. Une enquête que nous avons réalisée en 2023 montrait qu’au moins 2 millions de tonnes de bois transitent par le Cameroun chaque année depuis 2018.
Des cargaisons de bois en grumes principalement transportées par camions en provenance du Cameroun, de la RCA et du Congo-Brazzaville qui transitent par les plateformes portuaires de Douala et Kribi pour alimenter les marchés en Chine, au Vietnam, en France, Espagne, Allemagne… La perte du couvert forestier africain, ce poumon de rétention de carbone disparait ainsi chaque année et avec lui une riche biodiversité à cause de l’exploitation illégale des forêts africaines. La disparition des arbres en forêt accroit aussi le trafic des espèces protégées, la disparition d’une riche flore et de certaines espèces aquatiques dans les forêts de mangrove. Il s’agit de défis qui montrent bien que le changement climatique n’est pas qu’une question d’environnement. Il fait appel aux questions de paix et sécurité, de migration, de sécurité alimentaire, de pauvreté, etc.
3. Comment pensez-vous que les médias peuvent mieux lutter contre la désinformation sur des sujets comme le changement climatique ou la pollution ?
Pour lutter contre la désinformation sur le changement climatique, les journalistes doivent d’abord se former et se mettre à jour sur les notions en lien avec cette thématique. C’est un milieu dynamique qui évolue avec le temps. On ne parle plus que de changement climatique ou de pollution. Des notions nouvelles s’y greffent chaque jour comme la sécurité climatique, la finance climatique et plus proche de nous, la justice climatique et la transition juste. Il faut comprendre et maitriser chacun de ces termes dans leur complexité et pouvoir en rendre compte avec des mots accessibles à tous et amplifier la voix des communautés afin de ne laisser personne de côté et garantir l’intégrité de l’information.
Il faut savoir que les acteurs de la désinformation climatique s’attaquent aux recherches et créent de faux narratifs. Donc bien outillés sur les contours du changement climatique et de la pollution, les journalistes peuvent facilement déconstruire ces fakenews. Il faut bien évidemment se mettre aussi à l’école du factchecking qui offre un ensemble d’outils technologiques et le développement d’attitudes pour vérifier des photos, audios, vidéos fakes, utilisés hors contexte ou des deepfakes qui font appel à l’usage de l’intelligence artificielle pour manipuler la réalité. Des initiatives comme la mise sur pied du groupe de travail sur le changement climatique de la Fédération africaine des journalistes (Faj), dont je suis l’un des six membres, est une réponse à cette préoccupation à saluer.
4- Pouvez-vous partager un exemple d’enquête ou de reportage qui, selon vous, a eu un impact concret sur la prise de conscience ou les politiques publiques en matière d’environnement ?
Nous citerons deux exemples. En fin 2022, nous avons réalisé une enquête sur la disparition de la mangrove au Cameroun. L’article relevait qu’avec des pertes de superficies estimées à 6.2 % par an, soit 31% sur les 5 dernières années, Douala-Bonabéri connaît le plus fort taux de destruction des mangroves de l’Estuaire du Wouri. La crise socio-économique dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, l’insouciance des populations et des projets de l’Etat font partie des causes majeures de pression sur les mangroves dans l’arrondissement de Douala 4e. Même si cette enquête mettait en lumière de graves violations sur l’environnement, les autorités administratives n’ont pas été sensibles. Seulement, le Syndicat national des journalistes du Cameroun (Snjc) a sollicité les services de Biocamer lors de la journée mondiale de l’environnement 2024. Il était question d’édifier les membres de ce syndicat sur les questions d’environnement et plus spécifiquement de la disparition de la mangrove, à l’occasion d’une table ronde.
Une descente sur site dans la mangrove pour toucher du doigt les informations partagées a également été pilotée par Biocamer. Les confrères ont été pris d’intérêt et ont rédigé plusieurs articles. Il y a aussi cette autre enquête sur le trafic de bois cité plus haut avec pour titre : « Commerce extérieur : Au moins 2 millions de tonnes de bois transitent par le Cameroun chaque année depuis 2018 ». L’enquête a été publiée en premier le 13 février 2024 sur la plateforme DataCameroon. Elle a été reprise dans les colonnes du quotidien Le Jour, sur Biocamer et d’autres titres. Elle révèle que des cargaisons de bois en grumes principalement transportées par camions en provenance du Cameroun, de la RCA et du Congo-Brazzaville transitent par les plateformes portuaires de Douala et Kribi pour alimenter les marchés en Chine, au Vietnam, en France, Espagne, Allemagne… Aussi, que le bois en grumes continue de rejoindre les plateformes portuaires camerounaises pour exportation, pourtant une décision sous-régionale interdit depuis le 1er janvier 2023 l’exportation de ce bois en grumes des six pays de la Cemac (Cameroun, Congo, Gabon, Tchad, RCA et Guinée équatoriale).
Suite à cette enquête, le ministre de la Forêt et de la Faune du Cameroun a organisé une conférence de presse le 20 février. L’objectif, a-t-il indiqué, était de communiquer sur les premiers résultats des nouvelles réformes concernant l’exportation de bois de grumes après l’arrêt il y a plusieurs de l’exportation de ces produits. Tout un dossier de la rédaction a été consacré à cette sortie inattendue du ministre sur le poste national. L’autorité expliquait comment le Cameroun a décidé de passer à l’arrêt complet de ces exportations de manière progressive. Une sortie qui peut être assimilée à une coïncidence ou pas, puisque les exportations de bois en grumes se poursuivent et se portent plutôt bien.
5. « Un corps sain, dans un environnement sain » est votre slogan. Comment reliez-vous concrètement cette idée à l’éducation environnementale et aux actions communautaires sur le terrain ?
Nous pensons à Biocamer que prendre soin de l’environnement, c’est prendre soin de soi, se mettre à l’abri des maladies et autres catastrophes et aléas liés au changement climatique. Il s’agit donc de préserver la vie sur terre. Chaque action ou écogeste que nous posons concoure à sauver la planète et les êtres vivants. L’éducation environnementale que nous prônons amène les uns et les autres à prendre conscience, à changer son comportement et à poser des actions pour sauver la planète et nous avec.
Les activités de terrain organisées par l’association Biocamer (Biodiversité Cameroun), dont je suis le président, épousent bien ce slogan-là. Cela est bien visible sur l’activité d’Eco Jogging que nous avons organisé à Douala à l’occasion de l’édition 2025 de la journée mondiale de l’environnement par exemple. Il s’agissait d’une activité qui consiste à faire du sport (Jogging) en ramassant des bouteilles plastiques dans les rues (éco). Une activité bénéfique à la fois pour la santé du cœur et du corps et pour la nature. Ces déchets collectés ont été ensuite recyclés. Il y a toujours en bonne place lors de nos activités de terrain un volet sensibilisation/éducation. C’est pour inciter les uns et les autres à poser les écogestes dans leur environnement immédiat, car ce ne sont pas de petits gestes sans impact lorsque nous sommes 7 milliards à les réaliser.
Mathias Mouendé Ngamo, promoteur de Biocamer.net, président de l’Association Biocamer (Biodiversité Cameroun) et membre du Groupe de travail sur le changement climatique de la Fédération africaine des journalistes (Faj).