Vous êtes reconnu comme l’une des voix africaines les plus engagées pour la justice climatique. Selon vous, quelles sont aujourd’hui les principales priorités pour l’Afrique face à la crise climatique ?
Pour des centaines de millions d’Africains, la crise climatique représente le plus grand défi auquel ils sont confrontés car affectant directement leurs conditions de vie et éprouvant d'énormes difficultés à se procurer des biens de première nécessité comme une alimentation saine, l'accès à l'eau potable, un chauffage durable, l'éducation ou les soins de santé. Les services publics de base sont négligés et se dégradent, n’ont pas que les gouvernements ne veulent pas investir dans ces secteurs clés, mais que l’argent y destiné est consacré au service de la dette, laissant les plus vulnérables livrés à eux-mêmes.
Devant ce sombre tableau, les priorités pour l'Afrique face à la crise climatique en 2025 se concentrent sur une transformation systémique profonde de la finance climatique. Une mobilisation massive de fonds pour réparer les injustices historiques, stopper l'exploitation des ressources et bâtir une souveraineté africaine est plus qu’une urgence. Sans cela, les appels aux fonds d’adaptation, de mitigation, de transfert de technologies et de compétences ou encore les pertes et dommages restent irréalisables.
Concrètement, l’Afrique doit exiger :
Un financement climatique massif et de qualité sous forme de subventions et pas de prêts d’au moins 1,3 milliard de dollars annuels : 300 milliards pour la mitigation, 300 pour l'adaptation, et 400 millions pour les pertes et dommages.
L’annulation immédiate et inconditionnelle de la dette, couplée à des réparations financières massives des pays riches. Ces fonds doivent être redirigés vers des initiatives locales, sans conditions imposées par les institutions internationales comme la Banque Mondiale ou la Banque Africaine de Développement.
Votre parcours montre un fort engagement pour les énergies renouvelables. Quelles solutions concrètes pourraient, selon vous, permettre à l’Afrique de réussir sa transition énergétique sans reproduire les erreurs du Nord ?
Effectivement, je milite depuis 20 ans pour des solutions locales, durables et endogènes tenant compte des réalités contextuelles de chaque communauté ou entité géographique.
En matière d'énergies renouvelables, nous assistons malheureusement à la répétition des mêmes erreurs commises avec les grands projets hydroélectriques dans les années 70,80 et 90 où le financement des renouvelables tombe dans les pièges de prêts conditionnels des banques multilatérales. A titre d’exemple : seulement 2 % des investissements mondiaux en renouvelables vont à l'Afrique de 2000 à 2023 alors que 600 millions d’Africains sont aujourd’hui privés d’accès à l’électricité.
Concrètement, les organisations progressistes panafricaines militent en faveur des systèmes 100 % renouvelables décentralisés qui priorisent les mini-réseaux solaires, éoliens et hydroélectriques communautaires, gérés par des coopératives ou des associations locales, pour assurer un accès universel à l'énergie abordable et fiable. Cela éviterait les réseaux centralisés vulnérables aux pannes, à la corruption et à la bureaucratie, comme observé dans les modèles du Nord. Par exemple, promouvoir des "centrales virtuelles" intégrant stockage et grids intelligents pour alimenter les zones rurales, en s'inspirant de projets pilotes en Afrique de l'Est et de l'Ouest.
Pour y arriver, un grand travail de mobilisation, de plaidoyer et d'harmonisation des cadres légaux énergétiques doit être entrepris afin de garantir la diversification et l'appropriation de la propriété énergétique. Les communautés locales, les syndicats et autres groupes non-lucratifs doivent être encouragés dans la production et la distribution des renouvelables tout en rejetant les monopoles corporatifs étrangers. Cela repose sur des modèles d'énergie communautaire inspirés des traditions collectives africaines pour empêcher la reproduction des inégalités où les profits fuient vers le Nord.
La dimension “Panafricaine” est au cœur de votre approche. En quoi la coopération entre pays africains est-elle essentielle pour renforcer la résilience climatique du continent ?
L’Afrique ne peut pas espérer se présenter en ordre dispersé à la table des négociations climatique et en sortir vainqueur. C’est une erreur stratégique fondamentale apprise durant mes 15 ans de participation active aux COPs qui commence fort heureusement à être corrigée depuis peu avec des consultations pré-COP continentales qui associent aussi bien les gouvernements que la société civile et les représentants des communautés.
Vous imaginez mon pays le Burundi, face aux géants que sont la Chine, les USA ou l’UE qui pèsent lourds dans les COP ? Aucun pays africain ne peut affronter seule ces grandes puissances. Mais plutôt, une fois réunis en bloc parlant d’une même voix, avec des demandes communes et harmonisées inspirées des besoins et intérêts du peuple, l’Afrique peut progressivement se faire entendre et obtenir de meilleurs résultats que dans les années passées.
La jeunesse africaine joue un rôle croissant dans la défense du climat. Quel message aimeriez-vous adresser à cette génération qui veut agir mais manque souvent de moyens ?
Les moyens, en particulier financiers, ne doivent en aucun cas être un frein au militantisme climatique. A l'ère d’internet, des réseaux et de l’IA, le savoir et les échanges se démocratisent plus que jamais. Ce qui se passe à Rio ou Manille est connu en temps réel à Dakar, Nairobi et Johannesburg.
On a vu depuis 2017-2018, une nouvelle génération d’acteurs et acteurs climatiques jeunes, hyper motivé.es et ambitieux issus de milieux modestes et voulant ardemment se faire entendre. Ces jeunes doivent continuer de travailler en synergie sachant qu’ils parlent au nom de tout un continent et que leur action et plaidoyer d’aujourd’hui impactera le monde de demain. La plateforme AfrikaVuka que j’ai lancée avec mes collègues de 350.org rassemble aujourd’hui plus de 300 organisations citoyennes. Elle a permis de mutualiser les échanges et expériences, de bâtir des liens solides de collaboration, de lancer et gagner des campagnes de justice climatique au Kenya, Sénégal, Afrique du Sud, Ghana etc.
Enfin, en regardant vers la COP30, quelles attentes avez-vous vis-à-vis des négociations internationales, et que faudrait-il changer pour que la voix de l’Afrique soit vraiment entendue
Les trois précédentes COP ont été dominées par des lobbies pétroliers ou pro fossiles. Pour une fois en 3 ans, nous avons une opportunité d'avoir un sommet climatique dans un pays progressiste ayant une expérience des luttes des peuples autochtones.
Mon espoir est que les leaders politiques et de la société civile de l’Afrique et du Sud Global parviendront à faire entendre haut et fort que le financement climatique n'est pas un acte de charité. Si les populations les plus touchées réclament avec force 1 300 milliards de dollars par an d'ici 2030, c'est parce qu'il s'agit d'une demande légitime, juste et urgente. Cette somme témoigne du fait que le coût de l'inaction dépassera largement les investissements nécessaires pour atténuer les impacts climatiques déjà présents sur notre territoire et nous y adapter.
1 300 milliards de dollars par an n'est ni un chiffre aléatoire ni une estimation vague. Cette somme est le fruit d'une évaluation technique rigoureuse qui prouve que cet objectif est non seulement réalisable, mais aussi essentiel pour répondre aux besoins des pays en développement.
Que changer pour l’Afrique ? Comme dit plus haut : aller au-delà de toutes les petites différences géographiques, linguistiques et géopolitiques pour parler d’une même voix, celle de la justice climatique, de l'urgence des financements climatiques, des réparations et de l'abolition de la dette odieuse et honteuse.