Guerre

03 Jul 2026

Vol IR655 : trente-huit ans après, une plaie qui ne cicatrise pas

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Sarah Rahman

Activiste

Se souvenir, ce n'est pas seulement pleurer les morts — c'est refuser que leur histoire soit réduite à une ligne dans un rapport militaire.

Le 3 juillet 1988, le vol Iran Air 655, un Airbus A300 assurant la liaison Téhéran–Bandar Abbas–Dubaï, a été abattu par deux missiles tirés depuis le croiseur américain USS Vincennes au-dessus du détroit d'Ormuz. Les 290 personnes à bord ont péri.

Chaque année, cette date ravive une douleur que le temps n'efface pas. Ce n'était pas un accident de guerre anonyme : c'était un avion de ligne civil, en ascension régulière sur une route commerciale connue, transpondeur civil activé, en contact radio permanent avec le contrôle aérien. Il n'y avait ni ambiguïté ni fatalité inévitable — il y a eu une chaîne de décisions humaines et militaires qui a coûté la vie à des familles entières.

Une logique de guerre qui dépasse le champ de bataille

L'incident s'inscrit dans le contexte d'une présence militaire américaine massive dans le Golfe persique, officiellement pour « protéger » la navigation pétrolière pendant la guerre Iran-Irak, mais qui a de facto transformé une zone civile en théâtre de confrontation. Le Vincennes se trouvait, au moment des faits, à l'intérieur des eaux territoriales iraniennes — un fait longtemps nié par Washington avant d'être reconnu publiquement par l'amiral William Crowe en 1991. Cette présence agressive, cette volonté de projeter la force loin de ses propres frontières, a directement créé les conditions du drame.

Une couverture médiatique complaisante

Dans les heures et les jours qui ont suivi, une partie de la presse américaine a largement repris le récit officiel du Pentagone sans le questionner : un avion « en piqué », un profil de vol « agressif », une confusion « compréhensible ». Le rapport Fogarty, publié plus tard, a pourtant confirmé que l'appareil était en montée continue, sur son plan de vol normal. Le décalage entre le récit initial, complaisamment relayé, et la réalité technique révélée ensuite illustre la facilité avec laquelle une tragédie peut être habillée en bavure regrettable plutôt qu'interrogée comme une faute.

Une violation du droit international

Le tir contre un aéronef civil identifié comme tel par ses signaux, dans un couloir aérien commercial reconnu, constitue une violation grave des principes du droit international régissant l'aviation civile — notamment ceux consacrés par la Convention de Chicago. Les États-Unis n'ont jamais reconnu de responsabilité juridique : le versement, en 1996, de 61,8 millions de dollars aux familles a été qualifié de geste ex gratia, une compensation « à titre gracieux », sans aveu de faute. Cette distinction n'est pas un détail juridique : elle a permis à Washington de solder l'affaire sans jamais admettre avoir violé le droit international.

La glorification de l'équipage plutôt que la reddition de comptes

Ce qui choque peut-être le plus, c'est la suite : loin d'être sanctionné, l'équipage du Vincennes a été décoré. Le commandant Rogers a reçu la Legion of Merit, l'officier de coordination de la guerre aérienne une médaille pour « accomplissement héroïque » et sa capacité à garder son sang-froid sous le feu. Aucune de ces citations ne mentionnait la destruction du vol 655. Célébrer un équipage responsable de la mort de 290 civils, sans même nommer l'événement dans les décorations, relève d'une indécence qui aggrave l'injustice initiale.

Une opération de récupération éprouvante

Après le drame, une vaste opération a été déployée pour retrouver les corps des victimes, mobilisant 80 plongeurs, quatre navires et quatre hélicoptères. Une fois la recherche des corps entamée, celle des débris de l'appareil a suivi. Les deux opérations se sont poursuivies sans interruption, de jour comme de nuit, pendant 52 jours — une durée qui donne la mesure de la difficulté de la tâche.

Plusieurs facteurs expliquent cette lenteur. La chaleur, d'abord : les températures dépassaient 50°C en journée, rendant les conditions de travail extrêmes pour les équipes sur place. Les dépouilles, ensuite, gravement dégradées par leur séjour prolongé dans l'eau, ne pouvaient souvent plus être manipulées ni transportées de façon conventionnelle. Selon plusieurs témoignages relayés à l'époque, les scènes auxquelles les sauveteurs ont été confrontés comptent parmi les plus éprouvantes de ce type d'opération, à tel point que certains observateurs présents sur place n'auraient pas pu continuer à documenter les événements. Selon les autorités/sources iraniennes, seuls 178 corps sur les 290 victimes ont finalement pu être retrouvés — un chiffre qui, à lui seul, dit l'ampleur de la violence de l'impact et prolonge, pour de nombreuses familles, un deuil resté incomplet.


Des personnes en deuil ont porté des cercueils à travers les rues de Téhéran lors de funérailles collectives pour les victimes du vol 655 d'Iran Air, abattu par l'USS Vincennes dans le golfe Persique en 1988.

Les chiffres du drame

  • 290 personnes à bord, aucun survivant
  • 274 passagers et 16 membres d'équipage
  • 66 enfants parmi les victimes
  • Répartition par nationalité : 254 Iraniens, 13 Émiratis, 10 Indiens, 6 Pakistanais, 6 Yougoslaves, 1 Italien
  • Le vol a été abattu 7 minutes seulement après son décollage de Bandar Abbas
  • Selon les autorités/sources iraniennes, 178 corps sur 290 ont pu être retrouvés au terme de 52 jours de recherches

Conclusion

Trente-huit ans plus tard, le vol IR655 reste un symbole : celui d'une tragédie humaine transformée en dommage collatéral géopolitique, d'un droit international invoqué à géométrie variable, et d'une mémoire que les familles des victimes continuent de porter seules, sans que justice pleine n'ait jamais été rendue. Se souvenir, ce n'est pas seulement pleurer les morts — c'est refuser que leur histoire soit réduite à une ligne dans un rapport militaire.


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