27 Jan 2026
Malec Paoli-Devictor
Analyste environnemental et journaliste
La destruction des écosystèmes n’est pas un accident technique, mais le symptôme d’une vision du monde. En désacralisant la nature au nom de la raison et du progrès, la modernité a rompu un lien ancien. Que reste-t-il à reconstruire ?
La France, pays de contrastes, voit ses paysages se transformer sous la pression d'une accélération qui semble ne plus avoir de frein. En marchant dans nos forêts domaniales ou en observant la fonte des neiges dans les Alpes, on ressent une dissonance. Ce n'est pas seulement une crise de la température ; c'est une crise du sens. Nous vivons ce que Max Weber appelait le « désenchantement du monde » [1]. La nature, autrefois perçue comme un livre ouvert sur le divin, a été réduite à un simple stock de ressources, un inventaire comptable au service de notre confort immédiat.
L’illusion du maître : quand la science perd son âme
L’origine de notre malheur contemporain prend racine dans un orgueil que les Grecs nommaient l'hubris. La modernité, portée par un positivisme étroit, a décrété que seule la mesure quantitative du monde faisait foi. En devenant « maîtres et possesseurs de la nature », selon le vœu cartésien, nous avons rompu le contrat spirituel qui nous liait au vivant. Cette science, lorsqu'elle s'isole de toute éthique transcendante, finit par ne plus voir la forêt, mais seulement le cubage de bois.
Cet égocentrisme positiviste nous a fait croire que nous pouvions piloter la biosphère comme une machine. Pourtant, les chiffres sont têtus : l'effondrement de 60 % des populations de vertébrés en quarante ans montre que le pilote est ivre de sa propre puissance [2]. L'erreur n'est pas dans la méthode scientifique elle-même, mais dans la prétention de celle-ci à épuiser la réalité du monde. On a oublié le « pourquoi » pour ne garder que le « comment ».
Le réveil des sagesses : un dialogue nécessaire
Face à ce mur, les traditions religieuses offrent une alternative à la gestion purement technocratique. En France, pays de tradition catholique, l’encyclique Laudato Si’ du Pape François a agi comme un électrochoc, rappelant que tout est lié et que la Terre est notre « maison commune » [3]. Cette révolution du regard n'est pas nouvelle en Europe ; elle plonge ses racines dans le XIIIe siècle avec François d’Assise. Pour le "Poverello", la nature n'est pas un décor, mais une fraternité universelle sous la paternité divine. Alors qu'il est frappé par la cécité, il chante la beauté d'un monde qu'il ne voit plus mais qu'il ressent avec le cœur :
“ Loué soit Dieu, mon Seigneur, à cause de toutes les créatures,et singulièrement pour notre frère messire le soleil (...). Loué soit mon Seigneur pour notre sœur l'eau (...). Loué soit mon Seigneur pour notre mère la terre, qui nous soutient, nous nourrit et qui produit toutes sortes de fruits, les fleurs diaprées et les herbes ! ” [4].
En nommant les éléments "frères" et "sœurs", François abolit la hiérarchie de domination pour instaurer une éthique de la parenté.
Le judaïsme, par le concept de Bal Tashchit (l'interdiction de détruire inutilement), impose une limite éthique à la consommation, transformant l'acte de posséder en un acte de responsabilité [5]. Cette éthique de la limite s'incarne aussi dans la Shmita, le repos obligatoire de la terre tous les sept ans, qui vient briser notre cycle de productivité infinie pour nous rappeler que nous ne sommes que des résidents temporaires. Comme l'illustre la parabole du caroubier, cette sagesse nous invite à agir pour le temps long : nous plantons aujourd'hui ce dont les générations futures se nourriront demain [6].
« Parle aux enfants d’Israël, et dis-leur : Quand vous serez entrés dans le pays que je vous donne, la terre se reposera : ce sera un sabbat en l’honneur de l’Éternel » (Lévitique 25:2). [7]
Mais c'est dans le cœur de l'Islam que la notion de gestion environnementale prend une dimension cosmique. Le Coran nous parle de la Mizan, cet équilibre parfait instauré par le Créateur [8]. Rompre cet équilibre, c'est commettre une injustice non seulement envers soi-même, mais envers l'ordre universel.
Les enseignements du Prophète de l’islam, Muhammad, sur l'économie de l'eau, même au bord d'un fleuve, résonnent avec une urgence particulière dans nos départements en stress hydrique [9]. Cette vision n'est pas une contemplation passive, mais une injonction à l'action. L'histoire de Abû al-Dardâ’, compagnon du Prophète de l’islam, est une boussole : alors qu'il plantait un arbre à Damas, un passant s'étonna de voir un homme si spirituel se préoccuper encore des choses de ce monde. La réponse du compagnon fut sans appel, rappelant une promesse du Prophète : « J’ai entendu le Messager de Dieu dire : “à celui qui plante un arbre, chaque fois qu’un humain ou une créature parmi les créatures de Dieu en mange, il sera écrit une aumône.” » [10]. En Islam, l'écologie est une charité perpétuelle liant le geste du jardinier à la survie de la biodiversité et à la récompense divine, bien au-delà de sa propre existence. L'Imam Ali, dans son livre, Nahj al-Balagha (La voie de l'éloquence), rappelle avec une force poignante que nous ne sommes que les dépositaires de cette terre. Il enseignait que le droit des animaux et de la terre est une dette que l'homme doit honorer pour espérer la justice divine :
“ Quand tu remettras les bêtes à ton homme de confiance, insiste pour qu’il ne sépare pas une chamelle de son chamelet, qu’il ne la traie pas afin de ne pas priver son petit, qu’il ne la charge pas trop, qu’il équilibre les charges entre les bêtes de somme et qu’il entretienne bien les animaux fatigués ou blessés dans leurs pattes. ” [11]
Rien n'est banal, rien n'est jetable. Dans une Europe saturée de déchets, l'idée que chaque créature possède sa propre sacralité est une révolution silencieuse.
Conclusion : vers une sobriété réenchantée
L'enjeu pour notre société française n'est pas simplement de changer de chaudière ou de voiture. Il s'agit de changer de regard. Nous devons passer d'une écologie de la contrainte à une écologie de la contemplation. La science doit redevenir l'outil d'un émerveillement, et non celui d'une domination. En réintégrant la dimension spirituelle dans notre rapport à l'environnement, nous ne sauvons pas seulement la planète : nous sauvons notre propre humanité. La terre ne nous appartient pas, nous appartenons à la terre, sous le regard du Très-Haut.
Sources
[1] Weber, M. (1919). Le savant et le politique. Une analyse classique sur la perte du sacré dans les sociétés modernes.
https://classiques.uqam.ca/classiques/Weber/savant_politique/Le_savant.html
[2] WWF (2024). Rapport Planète Vivante. Statistiques sur l'érosion de la biodiversité mondiale.
https://www.wwf.fr/rapport-planete-vivante
[3] Pape François (2015). Laudato Si' : Sur la sauvegarde de la maison commune. Éditions du Cerf.
https://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.html
[4] François d'Assise (1225). Cantique du frère soleil (Canticum fratris solis). Cité dans l'émission : "Les précurseurs de l'écologie : François d'Assise", France Culture (2018). Disponible sur : https://www.radiofrance.fr/franceculture/les-precurseurs-de-l-ecologie-francois-d-assise-9775219
[5] Neril, Y. & Dee, L. (2020). Eco Bible : Un commentaire écologique sur la Genèse et l'Exode.
https://interfaithsustain.com/eco-bible/
[6] Wallin, B.C. (2023). 7 ways Judaism embraces environmentalism. Unpacked Media. Disponible sur : https://unpacked.media/7-ways-judaism-embraces-environmentalism/
[7] Lévitique 25:2 (Vayikra). « Le repos de la terre ». Texte bilingue hébreu-anglais disponible sur la bibliothèque numérique Sefaria : https://www.sefaria.org/Leviticus.25.2?lang=bi&with=all&lang2=en
[8] Coran, Sourate Ar-Rahman (55:7-9). "Et le ciel, Il l'a élevé bien haut. Et Il a établi la balance (Mizan)".
https://www.le-coran.com/coran-francais-sourate-55-0.html
[9] Hadith rapporté par Ibn Majah : "Ne gaspille pas l'eau, même si tu te trouves au bord d'un fleuve qui coule".
https://dinhizmetleri.diyanet.gov.tr/Pages/Fran%C3%A7ais-(Frans%C4%B1zca).aspx?Paged=TRUE&p_SortBehavior=0&p_Dat_x00e9_=20230406%2021%3A00%3A00&p_ID=86&PageFirstRow=991&&View=%7B47E92F46-8387-4408-85F8-78B51D6A433A%7D
[10] Institut Sira. « Le Prophète ﷺ et son souci de l’environnement ». Disponible sur : https://www.institut-sira.fr/blog/le-prophete-et-son-soucis-de-lenvironnement
[11] Sharif al-Radi (Ed.). Nahj al-Balagha (La Voie de l'Éloquence) : Recueil des sermons, lettres et paroles de l'Imam Ali ibn Abi Talib. Lettre n°25 : « RECOMMANDATION QU’IL ADRESSA A CELUI QU’IL CHARGEAIT DE PERCEVOIR L’AUMÔNE LEGALE ».
https://islamvictime.com/wp-content/uploads/2019/10/Nahj-Al-Balagha-FR-txt.pdf
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