Eau

11 Jul 2026

La prochaine guerre silencieuse : l'eau douce au cœur de la puissance numérique

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Julien Bonnot

Au XXIᵉ siècle, l'intelligence artificielle ne se disputera pas seulement les semi-conducteurs. Elle se disputera aussi l'eau.

Pendant plus d'un siècle, les grandes puissances se sont affrontées pour le charbon, le pétrole, le gaz, puis les terres rares et les semi-conducteurs. Une nouvelle ressource stratégique émerge désormais dans la compétition mondiale : l'eau douce.
 
Longtemps considérée comme une ressource essentiellement agricole ou sanitaire, l'eau devient aujourd'hui un élément déterminant de la souveraineté numérique. Derrière chaque requête adressée à une intelligence artificielle, chaque image générée ou chaque calcul effectué par un supercalculateur se cache une réalité physique : des dizaines de milliers de processeurs produisant une chaleur considérable qui doit être évacuée.
 
L'économie numérique repose désormais sur une infrastructure industrielle gigantesque dont l'un des besoins fondamentaux est... l'eau.
 
Une explosion de la demande énergétique
 
Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la consommation mondiale d'électricité des centres de données devrait passer d'environ 415 TWh en 2024 à près de 945 TWh en 2030, soit une augmentation de plus de 125 % en seulement six ans. À cette échéance, les centres de données consommeraient davantage d'électricité que le Japon aujourd'hui.¹
 
Cette croissance est principalement alimentée par le développement de l'intelligence artificielle générative.
 
La compétition mondiale ne porte donc plus uniquement sur la maîtrise des algorithmes ou des semi-conducteurs, mais également sur les ressources physiques nécessaires à leur fonctionnement.
 
L'eau, carburant invisible de l'intelligence artificielle
 
Produire de la puissance de calcul signifie produire de la chaleur.
 
Aujourd'hui, une grande partie des centres de données utilisent encore des systèmes de refroidissement par évaporation qui nécessitent d'importantes quantités d'eau douce.
 
Les travaux du chercheur Alex de Vries-Gao estiment que l'empreinte hydrique annuelle directement liée au développement de l'intelligence artificielle pourrait atteindre entre 312 et 765 milliards de litres d'eau selon les scénarios étudiés.²
 
À titre de comparaison, cette quantité représente les besoins domestiques annuels de 17 à 42 millions de personnes, en retenant le seuil de 50 litres d'eau par jour et par habitant, généralement considéré comme le minimum nécessaire pour couvrir les besoins essentiels (boisson, cuisine et hygiène).
 
Cette estimation ne prend d'ailleurs pas uniquement en compte l'eau utilisée pour refroidir les serveurs. Elle inclut également l'eau consommée indirectement pour produire l'électricité nécessaire à leur fonctionnement.
 
Selon les projections de l'Université des Nations unies, l'empreinte hydrique annuelle des centres de données pourrait atteindre 9 300 milliards de litres d'eau d'ici 2030, soit l'équivalent des besoins domestiques annuels d'environ 1,3 milliard de personnes.³
 
Nous assistons ainsi à la naissance d'un nouveau triptyque stratégique : énergie, données et eau.
 
Une nouvelle géographie de la puissance
La localisation des futurs centres de données ne dépendra plus uniquement du coût du foncier ou de l'électricité.
 
Elle reposera désormais sur cinq critères stratégiques :
  •     une énergie abondante ;
  •     des ressources importantes en eau douce ;
  •     un climat favorable au refroidissement naturel ;
  •     des infrastructures numériques performantes ;
  •     une stabilité politique.
Cette évolution favorise naturellement le Canada, le Québec, les pays nordiques ou encore l'Islande.
 
Mais une autre puissance dispose également d'atouts considérables : la Russie.
 
Grâce au lac Baïkal, qui contient environ 20 % des réserves mondiales d'eau douce liquide de surface non gelée, ainsi qu'à ses immenses ressources énergétiques, son potentiel hydroélectrique et son climat froid, la Russie possède des avantages naturels particulièrement adaptés au développement d'infrastructures numériques de grande capacité.
 
Dans une économie où l'intelligence artificielle devient un facteur de puissance, ces caractéristiques constituent un avantage géostratégique de long terme.
 
À l'inverse, certaines régions déjà confrontées au stress hydrique — Arizona, sud de l'Espagne, Inde ou péninsule Arabique — devront arbitrer entre les besoins des populations, ceux de l'agriculture et ceux des centres de données.
 
L'intelligence artificielle entre ainsi en concurrence directe avec les besoins fondamentaux des sociétés.
 
La nouvelle souveraineté numérique
 
Les grands groupes technologiques en sont conscients.
 
Microsoft, Google, Amazon ou Meta investissent massivement dans des systèmes de refroidissement en circuit fermé ou par immersion afin de réduire leur consommation d'eau.
 
Ces innovations permettront de diminuer l'intensité hydrique de chaque centre de données.
 
Mais elles ne modifieront probablement pas la tendance de fond : la croissance exponentielle des capacités de calcul devrait largement compenser les gains d'efficacité.
 
Comme au XXᵉ siècle la maîtrise du pétrole conditionnait la puissance industrielle, la maîtrise simultanée de l'énergie, de l'eau douce et des capacités de calcul pourrait devenir le fondement de la puissance numérique du XXIᵉ siècle.
 
Les États capables de réunir ces trois ressources attireront les investissements liés à l'intelligence artificielle et renforceront leur souveraineté technologique.
 
Une nouvelle géopolitique de l'eau
 
La compétition internationale ne concernera plus seulement les semi-conducteurs ou les satellites.
 
Elle portera également sur :
  •     les bassins hydrographiques ;
  •     les barrages hydroélectriques ;
  •     les nappes phréatiques ;
  •     les territoires froids ;
  •     les réseaux électriques.
La géographie redevient un facteur déterminant de puissance.
 
Derrière chaque intelligence artificielle se trouvent des centrales électriques, des lignes à haute tension, des milliers de kilomètres de fibre optique... et des milliards de litres d'eau.
 
La révolution numérique est souvent présentée comme immatérielle.
 
Elle est en réalité profondément physique.
 
Le XXIᵉ siècle pourrait voir émerger une nouvelle équation géopolitique :
  • Puissance = Énergie + Semi-conducteurs + Eau douce + Intelligence artificielle.
  • La prochaine guerre silencieuse ne sera peut-être pas menée par des chars ou des missiles.
  • Elle pourrait opposer les territoires capables d'alimenter les machines... à ceux qui manqueront d'eau.
 
 

Notes
1. Agence internationale de l'énergie (AIE), Energy and AI, 2025. Projection d'une consommation mondiale des centres de données de 945 TWh en 2030, contre environ 415 TWh en 2024.
2. Alex de Vries-Gao, The Carbon and Water Footprints of Data Centers and What They Tell Us About AI, Joule, 2025. Estimation d'une empreinte hydrique annuelle de l'IA comprise entre 312 et 765 milliards de litres, soit l'équivalent des besoins domestiques annuels de 17 à 42 millions de personnes sur la base de 50 litres d'eau par jour et par habitant.
3. United Nations University Institute for Water, Environment and Health, Environmental Cost of Artificial Intelligence: Carbon, Water and Land Footprints, 2026. Projection d'une empreinte hydrique des centres de données de 9 300 milliards de litres par an à l'horizon 2030.
 
 
Julien Bonnot 
portable +33 (0)767652460
email: jbonnotdecormaillon@protonmail.com


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