27 Jan 2026
Julien Bonnot
Par Julien Bonnot
L’hypothèse d’un contrôle direct ou indirect du Groenland par les États-Unis est régulièrement évoquée sous l’angle stratégique, militaire ou économique. Les échanges intervenus en marge du Forum de Davos, notamment lors des discussions informelles tenues les 21–22 janvier 2026, confirment que cette pression stratégique persiste en dehors de toute annonce d’annexion formelle. Sans rupture juridique explicite, un basculement fonctionnel du centre de décision peut s’opérer par des mécanismes indirects, asymétriques et progressifs.
La question environnementale, pourtant centrale dans un espace arctique parmi les plus fragiles du globe, demeure marginale dans le débat public. Or le risque écologique ne relèverait ni de l’accident ni de la négligence : il découlerait structurellement d’un changement de rationalité politique et stratégique¹.
Un équilibre environnemental fondé sur la contrainte
Avec environ 56 000 habitants pour plus de 2,1 millions de kilomètres carrés², le Groenland n’est pas un sanctuaire écologique par choix politique explicite. Il est protégé avant tout par son isolement, ses conditions climatiques extrêmes et le coût élevé de toute activité industrielle lourde.
L’autonomie groenlandaise, exercée dans le cadre du royaume du Danemark, a jusqu’ici freiné l’exploitation massive des ressources naturelles, non par idéologie environnementale, mais par prudence économique et sociale³.
Des ressources stratégiques au cœur des convoitises
Le sous-sol groenlandais concentre une part significative des matières premières critiques identifiées par l’Union européenne⁴. Les estimations géologiques évoquent un potentiel dépassant 30 millions de tonnes de terres rares⁵, bien que seule une fraction soit exploitable dans des conditions économiques acceptables⁶.
Les ressources hydrocarbures offshore, évaluées par l’U.S. Geological Survey à plusieurs dizaines de milliards de barils équivalent pétrole non découverts, renforcent l’intérêt stratégique de l’île⁷.
À ce stade, l’exploitation demeure limitée : une seule mine industrielle est actuellement en activité⁸.
Militarisation et passifs environnementaux
Les États-Unis disposent déjà d’une présence militaire structurante au Groenland à travers la base spatiale de Pituffik, anciennement Thulé, élément clé du dispositif de surveillance antimissile et spatiale américain⁹.
L’accord de défense de 1951 accorde à Washington une large autonomie opérationnelle sur ses installations¹⁰.
Cette présence a laissé des passifs environnementaux documentés : déchets chimiques, carburants, infrastructures abandonnées. Le cas de Camp Century, base nucléaire souterraine construite dans les années 1960 puis abandonnée sous la calotte glaciaire, constitue un héritage emblématique¹¹. La fonte accélérée du pergélisol transforme aujourd’hui ces passifs en risques actifs de pollution diffuse¹².
Exploitation minière et irréversibilité écologique
L’exploitation minière en milieu polaire pose des contraintes spécifiques : gestion des résidus, contamination durable des eaux et impossibilité de réhabilitation écologique des sites¹³.
Dans un environnement où les cycles biologiques sont lents et les écosystèmes peu résilients, la pollution est cumulative. Un changement de contrôle stratégique, s’accompagnant d’une intensification extractive, transformerait ces risques potentiels en externalités quasi permanentes¹⁴.
Routes arctiques et vulnérabilité maritime
Le contrôle accru du Groenland s’inscrirait dans une dynamique plus large d’ouverture des routes maritimes arctiques¹⁵. L’augmentation du trafic, notamment de navires transportant des hydrocarbures, accroîtrait mécaniquement le risque d’accidents.
Or, en Arctique, les capacités de dépollution à grande échelle sont extrêmement limitées¹⁶. Une marée noire y serait, de fait, durablement irréversible¹⁷.
Une asymétrie de gouvernance environnementale
Un basculement sous contrôle américain introduirait une asymétrie marquée : normes environnementales moins contraignantes que le cadre européen, extraterritorialité militaire et marginalisation des autorités locales dans la prise de décision¹⁸.
La décision stratégique est centralisée, tandis que les coûts environnementaux sont localisés, supportés par des territoires dont les capacités de régulation et de réparation sont structurellement faibles.
Conclusion
Le risque environnemental au Groenland, dans l’hypothèse d’un contrôle américain accru, ne relèverait ni d’un défaut de conscience écologique ni d’un enchaînement accidentel. Il constituerait la conséquence logique d’une stratégie de puissance fondée sur la militarisation, l’exploitation des ressources et la sécurisation des flux¹⁹.
Dans l’Arctique, les dommages ne se corrigent pas : ils s’inscrivent dans la durée, bien au-delà des cycles politiques et stratégiques qui les ont produits.
Notes et sources
1. AMAP, Permafrost and Contaminants, 2017.
2. Statistics Greenland, Greenland in Figures 2023.
3. Kingdom of Denmark, Act on Greenland Self-Government, 2009.
4. European Commission, Critical Raw Materials Resilience, 2020.
5. GEUS, Rare Earth Elements in Greenland, 2019.
6. OECD, Global Material Resources Outlook, 2022.
7. U.S. Geological Survey, Circum-Arctic Resource Appraisal, 2008–2012.
8. Naalakkersuisut, Greenland Mineral Licence Register.
9. U.S. Space Force, Pituffik Space Base – Mission Overview.
10. Agreement USA–Denmark concerning the Defense of Greenland, 1951.
11. DIIS, Environmental Legacy of Cold War Military Activities in Greenland, 2016.
12. Colgan, W. et al., Geophysical Research Letters, 2016.
13. Arctic Council, Mining in the Arctic, 2020.
14. UNEP, Environmental Governance in Polar Regions, 2019.
15. Arctic Council, Arctic Marine Shipping Assessment, 2009.
16. International Maritime Organization, Polar Code, 2017.
17. WWF Arctic Programme, Arctic Oil Spill Response, 2015.
18. European Environment Agency, EU Environmental Standards, 2021.
19. IPCC, Sixth Assessment Report, Working Group I, 2021.
photo : des débris provenant d'une ancienne base militaire arctique abandonnée datant de la Seconde Guerre mondiale polluent le Groenland
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